REVUE DE PRESSE

Théâtre de cruauté

La société s’entête à ne pas regarder la violence conjugale dans les yeux ? En dépit des chiffres qui enflent, des vaillantes campagnes qui dénoncent, malgré les films, les livres, les pièces ? Eh bien tant pis, on recommence. Voici donc Cold Cuts, pensé, écrit, monté, interprété sur le mode de l’impératif présent si cher au théâtre : débusquons le mal, nommons-le, obligeons-le à sortir de sa planque !

On préfère vous prévenir : la pièce que vous verrez ici n’est pas que du théâtre. Un salaud qui cogne sa femme pour une tranche de charcuterie mal emballée n’a pas besoin de l’esprit fertile du dramaturge pour exister quelque part. C’est forcément une histoire vraie, dehors, tout près, et c’est bien là tout le drame de ce drame. L’horreur qui rejoint le banal. Donc, voilà le tableau. Il y a cet ogre vorace, Ian, auquel le comédien Régis Lux prête son vaste corps d’homme-montagne et qui habite sa petite cuisine. De ce carré blanc sur fond blanc – une table, trois chaises, le frigo – il a fait son royaume d’épouvante où il plie les êtres et les choses à la tyrannie de ses désirs. Autant le dire, le public est également à sa merci. D’abord parce que Lux est un phénomène, précis, magnétique, flippant à souhait. Et parce que le dispositif trifrontal – les fauteuils entourant presque entièrement la scène – a refermé sur lui son piège à souris. Aucun répit possible, aucune issue de secours. Du théâtre sans rampe, y compris dans les zones de hors-champ où le personnage feint parfois le repli mais où la présence de son absence tourmente plus profondément encore : Loup y es-tu ? Que fais-tu ? Reviens-tu ? En face, sa partenaire Amandine Du Rivau, impliquée jusqu’au cou dans la lutte contre les violences faites aux femmes, est tout aussi dévouée à sa Molly, dont elle incarne l’anéantissement avec une troublante justesse. Elle opte pour le regard aspirateur, sursaute plus vrai que nature, case sa carcasse en sursis comme elle le peut, dans les coins et les marges. Tout à côté du mobilier. Entre les deux, le récit de Linda McLean circule. À vif. Amnesty international avait commandé à l’autrice écossaise un brûlot, connaissant son lien intime avec le sujet : elle reçut Cold Cuts. De la glace pilée. Il faut dire que McLean a déclaré depuis longtemps la guerre aux règles de bienséance imposées par les autres. Aux grands maux les grands remèdes, ses mots (rares mais tranchants) et ses silences (obsédants) sont des goupilles fendues face à l’indifférence et au relativisme ambiants. C’est donc d’un texte armé jusqu’aux dents que les deux comédiens français ont hérité : ils ont su parfaitement en conserver la radicalité au plateau, dans l’épure du décor et l’abstinence de la forme. La compagnie ayant trouvé néanmoins que l’ensemble était trop court – et trop triste –, Amandine et Régis ont écrit une suite dont on ne dévoilera rien, si ce n’est qu’elle a été lue et approuvée par McLean et par les associations de victimes questionnées sur la nécessité d’un dénouement optimiste. Avec la même délicate attention qui de bout en bout a guidé leur démarche, les artistes proposent enfin un temps d’échange. Un temps doux, nécessaire. Pour libérer la parole et les émotions qui remontent emmêlées et généreuses après une heure en apnée.

N.B. : Régis Lux joue aussi les autres rôles masculins qui traversent la pièce. Cold Cuts de Linda McLean est édité chez le Pôticha, 2022, Toulouse.

Bénédicte Soula – Le Brigadier

15 Mars 2026
Puissant. Bouleversant. Poignant
Dans Cold Cuts, la dramaturge écossaise Linda McLean nous plonge dans un univers sombre, oppressant et profondément bouleversant. La pièce met en lumière la réalité des violences conjugales à travers le personnage de Molly, une femme enfermée dans une relation marquée par la domination et la peur. Molly subit des violences physiques, psychologiques, verbales et sexuelles ; à cela s’ajoutent des violences économiques qui renforcent sa dépendance.
Malheureusement, il ne s’agit pas seulement d’une fiction. En effet, la pièce s’inspire de l’histoire réelle de la mère de l’autrice. À travers ce récit intime et douloureux, Linda McLean donne une voix aux victimes de violences conjugales et dénonce les mécanismes de domination et de silence qui entourent souvent ces situations.
La suite, écrite par Amandine du Rivau et Régis Lux, offre une porte de sortie à Molly et ouvre la possibilité d’un chemin vers la libération, mettant davantage l’accent sur l’espoir de la reconstruction. Elle montre qu’il est possible pour une victime de violences conjugales de reprendre le contrôle de sa vie et de se reconstruire progressivement. Cet épisode a été conçu à partir de témoignages et de rencontres avec des victimes de violences.
La suite montre le parcours difficile des victimes : la prise de conscience, la décision de partir et les obstacles à surmonter, et porte un message d’espoir, en montrant que la libération est possible malgré les épreuves.
Amandine du Rivau et Régis Lux présentent Cold Cuts partout et notamment dans les lycées auprès des adolescents pour les sensibiliser aux violences conjugales. À l’issue de la pièce, un moment d’échange est organisé, au cours duquel le public reçoit des informations pour prévenir ces situations, connaître les lieux vers lesquels se tourner en cas de doute ou de problème, et trouver des espaces de parole.
La mise en scène d’Amandine du Rivau et Régis Lux est magnifiquement orchestrée : chaque silence, chaque réplique crée une tension presque insoutenable, révélant à chaque instant l’emprise de Lan sur Molly. La violence de Ian, telle que décrite dans le livre, est d’une férocité inimaginable et impossible à reproduire intégralement sur scène. Pourtant, elle se fait sentir avec une force redoutable à travers un geste colérique, brut et symbolique, qui fait vibrer la salle et plonge le spectateur au cœur de l’oppression et de la peur vécues par Molly.

La scénographie, d’Alix Mercier, volontairement simple — une table, deux chaises et un frigo — crée un espace qui pourrait sembler familier et chaleureux. Pourtant, cet univers quotidien devient immédiatement froid et hostile, renforcé par un éclairage glacial qui accentue l’atmosphère oppressante.
Régis Lux interprète avec aisance plusieurs rôles — Ian, le médecin, le psychanalyste et le fils — passant de l’un à l’autre avec un véritable talent. En tant que Ian, il fait froid dans le dos par l’intensité de son emprise sur Molly. Dans les rôles du médecin et du psychanalyste, il adopte une posture bienveillante et
attentive, cherchant à soutenir et à aider Molly.
Amandine du Rivau incarne Molly avec une justesse remarquable : chaque hésitation, chaque regard et chaque souffle traduisent parfaitement sa fragilité et la peur qu’elle ressent face à l’emprise de Ian. Elle est profondément bouleversante.
Cold Cuts est une initiative remarquable : jouer cette pièce dans les lycées permet de sensibiliser les jeunes et d’ouvrir le dialogue sur un sujet essentiel. La discussion autour de la pièce rappelle que si les femmes sont majoritairement touchées, les hommes peuvent aussi en être victimes. Une réflexion nécessaire pour soutenir toutes les victimes et briser le silence. Une pièce puissante qui bouleverse, émeut et fait réfléchir sur les violences conjugales.
Claudine Arrazat –  critiquetheatreclau.com

Une tranche de pur théâtre

24 mars 2026

Tranche de jambon dans le frigo + paquet mal refermé = tranche froide et desséchée. Qui a fait ça ? Qui a commis cet odieux crime lèse mâle dominant ? Ça ne peut être que la femme. Telle est la conclusion simpliste qui suffit à Ian pour éclater une nouvelle fois contre Molly. La négligence du fils est imputée a priori à la mère. Pour le mari désireux d’une tranche de fraîcheur qu’il n’est capable de trouver que dans une tranche de jambon frais, Molly doit tout endosser de son mal-vivre à lui. C’est sur elle qu’il se paye une tranche de violence de plus. C’est comme ça depuis l’anniversaire de Molly où elle était enceinte du fils à venir. Violence psychologique, physique, sexuelle, sociale, inutile de les montrer toutes, on les devine à partir de la première qui est remarquablement jouée, incarnée. Emprise, humiliation, sidération par terreur, rabaissement intellectuel, manipulation cognitive ou gaslighting dans la langue de Shakespeare ; loin du théâtre élisabéthain, la tragédie est ici à sens unique : bizarrement, le mal-être du mâle fait surtout mal aux femmes.

L’autrice écossaise Linda McLean, livre un texte brut, froid et fort ; des dialogues découpés à la hache et des silences écrasants, une tension et une agressivité quasi-insoutenables. Comment le mettre en scène sans rien en perdre? L’actrice Amandine du Rivau et l’acteur Régis Lux ont trouvé la forme idoine : « Nous invitions les spectateurs dans la cuisine, si possible en trifrontal, pour que chacun vive de l’intérieur ce que peut vivre Molly, pour accentuer la sensation d’enfermement et pour questionner notre regard sur cette violence intrafamiliale souvent cachée. Ce spectacle est pensé pour 2 types de diffusion dont une version simplifiée pour jouer hors les murs, en particulier dans les établissements scolaires. Il est fait de 2 tables et de 4 chaises. L’espace scénique nécessaire est de minimum 6m x 6m. Et de 10m x 10m, spectateurs inclus. Ils ont aussi le jeu qui convient parfaitement, pas de pathos mais une forte incarnation de la violence et de la souffrance, toute la tension passe dans la posture des corps et la diction, un enchaînement rapide des scènes sans entrées à jardin et sorties à cour car le huis-clos de la salle de classe du Lycée Les Ferrages de Saint Chamas (Bouches du Rhône) avec sa blancheur et sa crudité, est sans issue. Seul.es deux élèves sortiront par la porte de la salle, accompagné.es car secoué.es par l’hyperréalisme de la performance.

C’est une bonne chose de montrer la pièce en milieu scolaire, non seulement parce que « si tu ne viens pas au théâtre, le théâtre viendra à toi » pour pasticher Lagardère dans Le Bossu, mais aussi parce que c’est un lieu de pédagogie et que le théâtre est à la fois un formidable moyen d’éducation à la vie sociale et civile, mais aussi à l’existence humaine.

Traduit par Blandine Pelissier et Sarah Vermande aux éditions Le Pôticha, le texte de l’autrice s’achève sur une incompréhension du fils face au récit de la mère : « C’est qu’une tranche de jambon… » Mais Amandine du Rivau et Régis Lux ont voulu aller plus loin, vers la réparation et la libération, il et elle ont donc écrit une suite à la pièce de Linda McLean, une suite validée par l’autrice ! C’est ainsi que la cuisine devient cabinet médical ou de psy, local associatif et même nouvel appartement pour Molly et son fils…

Le théâtre, nu ou revêtu de ses plus beaux atours, est un animal culturel capable de s’adapter à tout sujet à tout contexte, faisant feu de tout bois, s’imposant comme une composante sociale à part entière.

Pas étonnant qu’il survive depuis plus de 25 siècles !

Jean-Pierre Haddad – cultures.blog.snes.edu